Qui suis-je maintenant que le Nous n’existe plus ?
Après une séparation ou un divorce, la perte du couple peut aussi bouleverser notre identité. Comment passer du Nous au Je et retrouver ses repères ?
Il y a une question dont on parle assez peu lorsqu’un couple se sépare.
On parle du logement, des enfants, de la garde, de la pension alimentaire, du partage des biens, de l’avocat, des papiers qu’il va falloir remplir et de cette étrange organisation qui consiste parfois à faire tenir une vie entière dans un calendrier partagé.
Mais lorsque le bruit commence à retomber, une autre question apparaît.
Qui suis-je maintenant que le Nous n’existe plus ?
Elle peut surgir après quelques mois de vie commune comme après vingt ou trente ans de mariage. Elle concerne celui qui a été quitté comme celui qui a décidé de partir. Elle apparaît parfois au milieu de la tristesse, parfois après le soulagement.
Parce qu’une séparation ou un divorce ne met pas seulement fin à une relation. Il oblige aussi chacun à redessiner les contours de sa propre identité.
Quand le couple devient une partie de notre identité
Au début d’une histoire, il y a deux personnes.
Puis, progressivement, apparaît un troisième personnage : le couple.
On ne dit plus seulement « je ». On commence à dire « nous ».
Nous habitons ici. Nous partons en vacances là-bas. Nous recevons des amis samedi. Nous voulons des enfants. Nous préférons la campagne. Nous avons acheté cette maison. Nous avons toujours fait Noël chez mes parents et le Nouvel An chez les tiens.
Ce « nous » est parfaitement naturel. Construire un couple suppose précisément de fabriquer un territoire commun.
Le problème apparaît lorsque, au fil des années, certaines frontières deviennent moins visibles.
Des habitudes qui appartenaient au couple finissent par être confondues avec nos propres goûts. Des projets communs deviennent nos projets. Des relations sociales deviennent nos relations. Une organisation familiale détermine notre emploi du temps, nos vacances et parfois même nos choix professionnels.
Lorsque le couple disparaît, ce n’est donc pas seulement une personne qui quitte notre quotidien.
C’est tout un système de repères qui peut soudain perdre sa cohérence.
Pourquoi une séparation peut-elle provoquer une perte de repères ?
C’est l’une des raisons pour lesquelles deux personnes peuvent vivre très différemment le même divorce.
Pour l’une, la séparation représente essentiellement la perte du conjoint.
Pour l’autre, elle signifie aussi la perte d’une maison, d’un rythme familial, d’amis communs, d’un statut social, d’habitudes, de projets et d’une certaine représentation de l’avenir.
Parfois même, des gestes minuscules deviennent étranges.
Faire les courses pour une personne au lieu de quatre. Se retrouver seul un mercredi soir lorsque les enfants sont chez l’autre parent. Être invité à dîner et découvrir que l’on est désormais « le célibataire » de la table. Choisir seul la destination des vacances alors qu’on avait rêvé pendant des années d’avoir enfin cette liberté.
On peut avoir voulu la séparation et être profondément déstabilisé par elle.
Il n’y a aucune contradiction.
Vouloir sortir d’un couple ne signifie pas savoir immédiatement qui l’on sera en dehors de ce couple.
Après le divorce, retrouver le Je ne signifie pas effacer le Nous
C’est peut-être l’un des pièges de la reconstruction après une séparation : croire qu’il faudrait supprimer tout ce qui appartenait à l’histoire précédente.
Changer de maison. Changer d’amis. Se débarrasser des souvenirs. Reprendre son nom de naissance. Modifier son apparence. Partir loin. Rencontrer quelqu’un rapidement.
Certaines de ces décisions peuvent être parfaitement justes. Mais lorsqu’elles servent uniquement à faire disparaître l’ancienne vie, elles risquent de transformer la reconstruction en fuite.
Une relation qui a duré dix ou vingt ans ne disparaît pas parce qu’un jugement de divorce a été prononcé.
Elle a participé à notre histoire.
Il y a ce que l’on souhaite laisser derrière soi, mais aussi ce que l’on peut conserver : des apprentissages, des souvenirs, des enfants, des amitiés, des compétences, parfois même une manière différente de comprendre ce que l’on attend désormais d’une relation.
Passer du Nous au Je ne consiste donc pas à nier le Nous. Il s’agit de retrouver ce qui, à l’intérieur de cette histoire commune, nous appartient encore.
Se reconstruire après une séparation : commencer par de petites questions
Lorsque tout semble bouleversé, la tentation est grande de vouloir immédiatement répondre aux grandes questions.
Que vais-je faire de ma vie ? Vais-je rencontrer quelqu’un ? Où vais-je vivre ? Est-ce que je serai heureux à nouveau ?
Ce sont des questions légitimes, mais elles demandent parfois des réponses que l’on n’est pas encore en mesure de donner.
Il peut être plus utile de commencer beaucoup plus près de soi.
Qu’est-ce que j’aimais avant cette relation et que j’avais abandonné ?
Qu’est-ce que je faisais uniquement par habitude ?
Quelles personnes me font du bien aujourd’hui ?
Qu’est-ce que je souhaite conserver de ma vie précédente ?
Qu’est-ce que je ne veux plus vivre dans une relation ?
Et surtout : si je n’avais rien à prouver à mon ex-conjoint, à mes enfants, à ma famille ou à mes amis, qu’est-ce que je choisirais maintenant ?
Ces questions paraissent simples. Elles commencent pourtant à rendre au « Je » un territoire.
Attention à ne pas reconstruire immédiatement un nouveau Nous
Après une rupture ou un divorce, rencontrer quelqu’un peut être merveilleux.
Mais une nouvelle relation peut aussi devenir, sans que l’on s’en aperçoive, une manière de remplir très rapidement l’espace laissé vide par l’ancienne.
On quitte alors un « nous » pour en fabriquer immédiatement un autre.
Le risque n’est pas d’aimer trop tôt. Il n’existe pas de calendrier universel de l’amour.
Le risque est plutôt de demander inconsciemment à une nouvelle relation de répondre à une question qui nous appartient :
Qui suis-je lorsque personne n’est là pour me définir ?
Pouvoir être seul ne signifie pas vouloir vivre seul. Cela signifie simplement que la prochaine relation n’aura pas pour fonction de nous rendre une identité.
Et cette différence change beaucoup de choses.
Quand il y a des enfants, le Nous ne disparaît jamais complètement
Lorsqu’un couple a des enfants, la situation devient plus subtile encore.
Le couple conjugal peut disparaître alors qu’une forme de lien parental demeure.
On peut ne plus être mari et femme, compagnon et compagne, tout en restant pour longtemps « les parents de ».
C’est précisément pour cette raison qu’une séparation avec enfants demande de distinguer ce qui se termine de ce qui continue.
Le couple amoureux appartient à l’histoire passée.
La responsabilité parentale, elle, continue à inscrire les deux parents dans l’histoire de l’enfant.
Cette distinction est fondamentale pour reconstruire sa propre vie sans demander à l’enfant de choisir un camp, de réparer un parent ou de faire disparaître l’autre.
Il existe un moment où l’après commence vraiment
On imagine souvent que la reconstruction commence lorsque l’on ne souffre plus.
Je ne le crois pas.
Elle commence plutôt lorsque nos décisions cessent progressivement d’être organisées autour de ce qui s’est terminé.
Tant que je choisis pour montrer à mon ex que je vais bien, il occupe encore une place dans mon choix.
Tant que je refuse quelque chose uniquement parce que « nous faisions cela ensemble », le Nous continue encore à décider.
Tant que ma prochaine relation doit réparer la précédente, mon passé conserve une partie des commandes.
Puis arrive un moment beaucoup plus discret.
On choisit quelque chose simplement parce qu’on le désire.
Un voyage. Une couleur sur un mur. Une activité. Une nouvelle organisation avec les enfants. Un dimanche sans programme. Un projet professionnel. Une rencontre.
Ce choix n’est plus dirigé contre quelqu’un.
Il n’est plus destiné à prouver quoi que ce soit.
Il nous appartient.
Et c’est probablement là que le passage du Nous au Je commence réellement.
La séparation ne nous demande pas de redevenir la personne que nous étions avant la relation. Cette personne n’existe plus tout à fait, parce que nous avons vécu, aimé, appris, parfois souffert et changé.
Il ne s’agit donc pas de revenir en arrière.
Il s’agit de découvrir la personne que nous sommes devenus.
Et peut-être qu’un jour la question « Qui suis-je maintenant que le Nous n’existe plus ? » laissera tranquillement la place à une autre :
« Maintenant que je suis de nouveau Je, qu’est-ce que j’ai envie de construire ? »
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